Chapitre 1

L’insouciance

Dans les films de Jean-Pierre Melville, il y a des flics, des prêtres, des filles de joie, des garagistes, des banquiers, des boxeurs, des clowns, des barmans, des pianistes de bar, des journalistes, des photographes et toute la variété de ce qu’on pourrait regrouper sous le nom de truands : gangsters, braqueurs, perceurs de coffre, souteneurs, hommes de main et autres demi-sel. Mais pas de boucher. De même, à l’inverse de tant de films français, on n’y passe jamais à table pour déguster une entrecôte ou un bœuf bourguignon. Melville, dans ses films, a toujours refusé de montrer ce qui relève, pour reprendre ses mots, de l’« organique ». Manière sans doute d’échapper à ses origines : chez les Grumbach, on a longtemps manié le couperet, le trancheur et le désosseur.

Abraham, l’arrière-grand-père, né en 1810, tient commerce faubourg de France à Belfort où la famille s’est installée au début du XIXe siècle. Son fils Jacques reprend l’échoppe paternelle avant de déménager rue du Manège. C’est un bon vivant, à la corpulence solide. Sûr de sa force physique, il n’hésite pas à faire le coup de poing quand c’est nécessaire. Un jour, face à deux hommes qui le provoquent, il les cogne l’un contre l’autre : ils s’écroulent par terre. L’anecdote fera le tour de la ville…

Durant la guerre de 1870, qui oppose la France à l’Allemagne, la ville est assiégée par les Prussiens pendant plus de cent jours. L’Alsace et une partie de la Lorraine sont annexées à l’Empire allemand mais l’arrondissement de Belfort demeure français. De confession juive, la famille Grumbach s’engage avec ferveur dans le mouvement républicain, héritier de cette Révolution qui a permis aux israélites, comme on dit alors, d’acquérir la nationalité française. À la mort de Jacques, Pauline, sa femme, fille d’un marchand de chevaux, poursuit l’activité de son mari, avant de s’implanter sur la toute nouvelle place de la République. Arthur, l’aîné, prend sa suite, mais Jules, l’autre fils, décide de se lancer dans une carrière de négociant en gros dans le schmatès, le commerce du vêtement. Il vient d’épouser Berthe, sa cousine germaine, elle aussi issue d’une famille de bouchers. Le couple finit par s’installer à Paris, rue de la Chaussée-d’Antin, et donne naissance à Jacques, en 1901, à Simone, en 1904 (qui décèdera six ans plus tard), à Janine, en 1913, et à Jean-Pierre, le 20 octobre 1917.

En vacances à Belfort, Jean-Pierre est tout petit garçon quand il découvre le cinéma dans une brasserie de la ville, La Grande Taverne : « À un moment, on a éteint les grands lustres, on a descendu un drap le long du mur et puis, un appareil posé sur une table, qui faisait beaucoup de bruit, a projeté une histoire qui m’a semblé sublime, policière, avec des fiacres et des portes dissimulées derrière des bibliothèques1… »

Athées l’un comme l’autre, socialistes, Jules et Berthe donnent à leurs enfants une éducation laïque et républicaine : jamais ils ne célèbrent les fêtes juives. En revanche, ils laissent sa gouvernante emmener Jean-Pierre à la messe. La première fois qu’il pénètre dans un cinéma, à l’âge de cinq ans, au Caméo, machinalement, après avoir franchi l’énorme porte à tambour, il cherche le bénitier. À distance, l’anecdote prend figure de symbole : le cinéma n’a jamais cessé d’être pour Melville une cérémonie, un rite, une religion.

Jules est le genre d’homme à accrocher au porte-manteau ses problèmes avec son pardessus quand il rentre chez lui. Doué d’un humour à la Jules Renard, il aime à dire : « Vous vous souviendrez de moi comme de quelqu’un qui souriait tout le temps. » Chaque semaine, le petit Jean-Pierre lui emprunte Dimanche-illustré, supplément hebdomadaire de l’Excelsior, qui publie en dernière page et en couleurs Bicot, président de club de Martin Branner, la première adaptation française d’un comic américain. À travers les tribulations d’un petit garçon et de sa grande sœur, secrétaire, il découvre le mode de vie outre-Atlantique : les enfants qui se promènent dans la rue, les premiers Frigidaire domestiques, encore inconnus dans l’Hexagone.

Berthe est une mère prévenante et rien n’est trop beau pour son fils. Jean-Pierre a six ans quand ses parents lui offrent une Pathé-Baby à manivelle, ancêtre des caméras amateur, utilisant de la pellicule 9,5 mm, sortie l’année précédente. De sa fenêtre, avec en premier plan la publicité Bébé Cadum trônant au-dessus de la vitrine du droguiste voisin, il tourne son premier film : des voitures qui passent, le petit chien de la voisine qui fait la danse de Saint-Guy dans la rue. Débuts précoces pour le futur cinéaste ? Oui, sauf qu’il se lasse vite. Il préfère voir les films des autres sur son projecteur. Dans une sorte de préfiguration des vidéo-clubs, Charles Pathé, créateur des studios du même nom, avait en effet imaginé de commercialiser ses plus gros succès afin que le public puisse les voir à domicile. Au fil des ans, le catalogue ne cesse de grandir et le petit Jean-Pierre loue, chez le photographe du quartier, Sartoni, quatre ou cinq films par semaine. Des westerns, mais aussi des comédies de Buster Keaton, Harry Langdon et Charlie Chaplin.

Son oncle antiquaire, surnommé Maxima, car la publicité de son magasin, près de l’Étoile, claironne « Maxima achète au Maximum », l’initie également au spectacle vivant : marié à une actrice, ami de Maurice Chevalier et de Mistinguett, il l’emmène régulièrement au Casino de Paris, aux Folies-Bergère et à l’Empire, avenue de Wagram, où se produisent les plus grandes vedettes mondiales. Tout compte fait, à ce moment-là, il préfère les comédies musicales live au cinéma : avec le muet, il a l’impression qu’il manque quelque chose. Quand le septième art se met à parler, tout change : le Paramount Opéra, ancien théâtre du Vaudeville reconverti en salle de projection pouvant accueillir près de deux mille spectateurs, devient son terrain de jeu favori. Le jeudi et le dimanche, il s’y rend dès 9 heures du matin, incapable d’en sortir avant la fermeture, happé par le défilement des images.

Au lycée Condorcet puis au lycée Michelet, le petit Jean-Pierre est un élève remuant, dissipé, passable. Sans doute est-il complexé par son frère Jacques, intellectuel élégant qui a toujours des livres plein les poches et ne tarde pas à se tailler une belle réputation de journaliste au Populaire, le quotidien socialiste. Engagé aux Jeunesses socialistes dès la fin des années 1920, Jacques deviendra l’homme de confiance de son directeur politique, Léon Blum, le futur président du Conseil durant le Front populaire. Jacques tâtera lui-même de la politique en devenant conseiller général de l’Aude.

Pour ses douze ans, Jean-Pierre reçoit une nouvelle caméra, 16 mm, autrement plus performante que la Pathé-Baby. Il est le petit dernier auquel on passe tout. En 1932, il a quinze ans quand il se trouve confronté à un drame qu’il n’évoquera jamais publiquement, comme s’il avait toujours voulu l’occulter : la mort de son père. Parti à Lille pour des affaires, Jules court sur le quai pour ne pas rater le train qui doit le ramener à Paris. Avant de monter dans le wagon, il s’écroule, terrassé par une crise cardiaque. Un jour, dans les années 1970, tout juste confiera-t-il à son ami Philippe Labro que, s’il aime porter des costumes et des cravates noirs, c’est « parce qu’il est toujours en deuil de son père ».

Berthe, « Madame de Grand Air », comme on l’appelle dans la famille, doit réduire son train de vie : elle emménage avec ses enfants dans un appartement plus modeste, rue des Filles-du-Calvaire. Plus tard, Jean-Pierre se souviendra d’avoir arpenté la rue Réaumur avec des chaussures aux semelles trouées. Berthe se rapproche de sa sœur Mélanie, qui s’est mariée à Jules-Louis, diamantaire. Chaque week-end, toute la famille se retrouve dans leur superbe villa d’Athis-Mons, au bord de la Seine, en grandes tablées qui n’en finissent plus. Turbulent et joueur, Jean-Pierre aime se baigner et apprend à nager aux plus jeunes. Il initie son cousin Jean-François aux jeux de l’amour. « C’était un grand coureur, se souvient ce dernier. Il couchait avec les bonnes de sa mère. Il ne parlait que de ça. »

Au lycée Charlemagne, situé au cœur du Marais, les résultats scolaires de Jean-Pierre ne s’améliorent pas. « J’étais un mauvais élève. De temps en temps, je me donnais un peu de mal en composition française. Je n’étais pas trop mauvais en anglais. Tout le reste me barbait2. » À la fin de son année de rhétorique, il décroche la première partie du bac, mais arrête ses études : il sait qu’il n’a aucune chance de décrocher la deuxième partie, plus scientifique. Son oncle Maurice, marié à la fille de Mélanie, père de celui qui deviendra le cinéaste Michel Drach, lui propose de travailler avec lui. « J’étais grouillot, mais libre. Libre de rêver3… » Sa mission : livrer les diamants. Mais sur le chemin, il y a toujours un cinéma affichant un film que Jean-Pierre n’a pas vu. C’est plus fort que lui, il faut qu’il entre dans la salle. Tant pis pour les clients qui s’impatientent et pour Maurice qui s’arrache les cheveux de voir sa précieuse marchandise traitée avec autant de désinvolture. Il a été époustouflé par Scarface d’Howard Hawks, mais son film favori est alors Cavalcade, la chronique d’une famille bourgeoise londonienne témoin des grands événements de son temps. Pour lui, le chef-d’œuvre de Frank Lloyd représente « le film type : de nombreuses années s’écoulent entre le début et la fin, ce qui vaut à d’excellents acteurs de se montrer sous des aspects différents. Les déplacements des personnages permettent au spectateur de ne pas se sentir prisonnier d’un décor. Plusieurs – en l’occurrence, deux – actions sont menées de front, ce qui fortifie l’intérêt4. »

Son cinéma préféré est la Gaîté-Rochechouart qui, le samedi, projette deux films américains à la suite à minuit. « On en sortait à 3 ou 4 heures du matin, on repartait à pied et on se levait à 6 heures du matin. C’était ça, l’amour du cinéma avant la guerre. Quand je voyais un film de la Warner avec James Cagney, je marchais comme lui dans la rue, je me prenais souvent pour un des héros du film5… » Au fond de lui-même, il sait qu’il veut devenir cinéaste, il regarde les films avec un œil quasi professionnel (« J’essayais de percer les secrets de fabrication »), mais comment y parvenir ?

Au bout d’un an, son oncle Maurice, lassé de son laisser-aller, le renvoie. Il devient représentant chez Lang, une fabrique de jouets. Début 1938, Jean-Pierre a vingt et un ans. Il est temps pour lui de remplir ses obligations militaires. Il rejoint le 71régiment d’artillerie de Fontainebleau. Un jour où il se promène dans la Grand’Rue avec un camarade de régiment, il aperçoit devant lui un homme marchant avec sa femme. Sa nuque, épaisse, lui fait aussitôt penser à celle d’Erich von Stroheim, réalisateur star du cinéma muet, qui vient de livrer une impressionnante prestation de comédien dans le rôle d’un officier allemand dans La Grande Illusion. Pour s’amuser, car il est blagueur et espiègle, il s’approche du couple et susurre à l’oreille de l’homme une réplique de von Stroheim à Pierre Fresnay dans le film de Jean Renoir :

— De Boëldieu, from man to man, come back.

En fait, c’est bien Erich von Stroheim. Après lui avoir vigoureusement serré la main, l’acteur lui écrira un petit mot sur une carte de visite : « From a soldier to a soldier »…

À Fontainebleau, le futur cinéaste passe les permis moto, voiture et poids lourd. On lui apprend à conduire un drôle d’engin à six roues, le Laffly S15T. Il gardera un souvenir effroyable de ces premiers mois d’armée qui lui apparaîtront comme le contraire des Gaîtés de l’escadron de Courteline. Le jeune homme qui a toujours eu la liberté de faire ce qu’il voulait doit se colleter avec l’autorité dans ce qu’elle peut avoir de plus arbitraire. Tout changera quand il sera affecté à la 1re inspection auto, rue de Saxe, à Paris. En apparence, une planque.

Mais il va être rattrapé par l’histoire.

*

Depuis l’Anschluss, qui a marqué l’annexion de l’Autriche en mars 1938, l’hégémonisme allemand menace l’équilibre de l’Europe. Le 23 août 1939 est une date clé : ce jour-là, à Moscou, les ministres des Affaires étrangères allemand et soviétique signent, en présence de Staline, le pacte germano-soviétique qui laisse à Hitler le champ libre pour poursuivre sa politique expansionniste en Europe de l’Ouest. Jean-Pierre est dévasté : « Imaginez le choc pour tous les Français, et pas seulement pour les jeunes comme moi qui étaient communistes, de découvrir qu’une section de la gauche, à savoir le parti communiste, était d’accord avec l’Allemagne nazie. J’avais vingt et un ans lorsque ces événements se sont produits et, pour la première et unique fois de ma vie, j’ai pensé au suicide. Le monde s’écroulait et avec lui une certaine notion de la moralité. Je ne m’étais pas encore rendu compte que, en matière de politique, la moralité n’existe pas. La découverte de la duplicité en politique fut un des drames de ma vie6. »

Après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, la France déclare la guerre à l’Allemagne le 3 septembre à 17 heures, mais rien ne se passe, excepté quelques escarmouches. Une attente interminable où les deux camps s’épient et se jaugent, séparés par la ligne Maginot. C’est, selon le mot de Roland Dorgelès, « la drôle de guerre ».

Au fond, en France, personne ne veut mourir pour Dantzig, mais l’armée se prépare à l’inévitable attaque des troupes nazies. Jean-Pierre rejoint son régiment qui s’établit en Picardie, à Heudicourt, dans la Somme, puis à Saint-Martin-Rivière et Vénérolles dans l’Aisne. Une sorte d’enlisement qui prend fin le 10 mai 1940 quand Hitler lance le Fall Gelb, le plan jaune. La Wehrmacht envahit les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique : selon le concept de la Blitzkrieg (guerre éclair), une dizaine de divisions blindées partent à l’assaut des Ardennes et percent le front à Sedan. La bataille de France est lancée. Le 2canonnier Grumbach monte en ligne pour participer à la campagne des Flandres, mais les troupes alliées sont prises à revers et encerclées dans la poche de Dunkerque. Il n’y a plus rien à manger ni à boire, c’est le chaos. Face au « désastre militaire colossal », Churchill lance l’opération Dynamo : en neuf jours, 340 000 soldats (dont 200 000 Britanniques et 140 000 Français) sont évacués sur des destroyers de la Royal Navy via la digue, mais aussi depuis la plage sur une flottille hétéroclite de bateaux de pêche ou de plaisance pour déjouer les attaques aériennes de la Luftwaffe.

La compagnie de Jean-Pierre est embarquée vers Bournemouth, à l’est de Southampton, où elle reste six jours, avant d’être rapatriée à Brest le 9 juin. De là, elle remonte à Évreux, mais la France est en train de s’effondrer comme un château de cartes, des milliers de Français abandonnent leur domicile et s’élancent sur les routes de l’exode. Le 10 juin, le gouvernement quitte Paris pour Tours, c’est la débâcle. Le commandement du 71régiment est formel : il faut se replier au plus vite, quitte à abandonner sur place les canons. Direction Castres, où Jean-Pierre arrive avec ses frères d’armes le 24 juin, le soir même de l’armistice. Après avoir été cantonné tout l’été à côté de Mazamet, il est finalement démobilisé le 10 août. Écœuré par l’armistice, il écrit sous une photo de lui en tenue de soldat : « Plus jamais je ne mettrai cet uniforme sur le dos. »

Plus tard, au début des années 1960, un producteur lui proposera « un sujet encore plus formidable que Le Jour le plus long : adapter à l’écran Week-end à Zuydcoote, le roman de Robert Merle, qui a lui-même participé à la bataille de Dunkerque – fait prisonnier, il restera en captivité jusqu’en 1943. Il refusera tout net : « Le Jour le plus long, c’est un débarquement. On me proposait un rembarquement. Je veux bien tourner Austerlitz, mais pas Waterloo. Je n’y peux rien, il n’y a pas plus patriotes que les Juifs alsaciens de mon genre. Une victoire, d’accord. Une défaite, je ne peux pas7. »

Pour l’heure, la France est coupée en deux par la ligne de démarcation. Jean-Pierre séjourne quelques jours à Bordeaux. Un jour, il lie conversation avec un soldat allemand et le trouve plutôt sympathique. Après avoir pris un billet de train pour Paris, à peine monté dans son wagon, il se dit : « Paris avec les Allemands, ça, jamais ! » Il descend du train et part rejoindre son frère à Marseille. Dès l’invasion allemande, Le Populaire a cessé de paraître. Jacques s’est installé avec femme et enfants sur la Canebière, où il a lancé la version clandestine du Populaire et assuré la liaison entre divers organismes de résistance du Sud et le comité directeur clandestin du parti socialiste dont Daniel Mayer est alors le secrétaire. L’ouverture des archives du bloc soviétique révélera qu’en plus Jacques aidait de nombreux Juifs d’Europe de l’Est à leur arrivée en France.

Il est sur la liste noire de la Gestapo.